mercredi 3 octobre 2018

7. À Propos de mes rêves

"Il n’y a que deux constantes dans la vie, la mort et les taxes." C’est une phrase qui est née d’une époque précise, particulière, et peu lointaine. Le monde d’aujourd’hui façonne notre esprit en autant de phrases similaires qui tentent de simplifier la réalité complexe qui nous entoure. Il nous est difficile d’imaginer d'autres modes de pensées, car tout ce que nous savons est filtré par les dispositions des rouages de notre cerveau (notre langage, notre culture, nos souvenirs). Notre vision des autres cultures, présentes, futures ou passées, sont le résultat d’un écran dénaturant dont on sous-estime l’impact.

L'ère post-industrielle ne nous laisse que peu de temps à consacrer à nos rêves, même s'ils sont une constante de la vie plus ancienne que les taxes et dont il est plus facile de parler que la mort. Les bébés rêvent, même dans le ventre de leur mère. De quoi rêvent-il? Nous n’en savons rien, mais leurs mouvements, leurs expressions, ou simplement les petits coups de pied sous la peau du ventre de la femme nous rappellent ceux de l’enfant, adulte ou vieillard en plein songe. Même s’il est difficile de se rappeler de ses rêves au réveil, tout nous indique que c’est une expérience universelle.


C’est en écrivant les rêves au matin qu’il devient facile de se les remémorer. Généralement, après quelques semaines sans me souvenir de mes rêves, quelques images de l’un d’entre eux survivront assez longtemps pour que je les note. Les jours suivant, je me souviendrai de plus en plus de détails de mes rêves et bientôt, chaque matin j’écrirai une ou deux pages sur mes histoires nocturnes.

Puis, un matin, peut-être que je me réveille en vitesse et n’aie pas le temps d’écrire, ou encore je dors mal et je ne note rien pendant un jour ou deux. Je perds alors mon momentum et n’arrive plus à me rappeler de ce que j’ai créé durant la nuit. Plusieurs jours, semaines passent, et je n’écris plus rien le matin, ma tête au réveil est vide d'autres pensées que celles de la journée. Enfin, quelques bribes survivent au passage de la nuit au jour, je les attrape et les dépose sur une feuille, et c’est reparti pour un tour.

J’ai des centaines de rêves répartis dans une dizaine de cahier. Quand je les relis, la plupart n’ont aucun sens. Pourtant, je me souviens qu’en les écrivant, ils semblaient cohérents, et j’ai de vifs souvenirs d'avoir penser à mon réveil de certains d’entre eux qu'ils étaient extrêmement intelligents et complexes. Bien sûr, il s’avère presque toujours que ce n’est pas le cas.

Il y a pourtant quelques-uns de mes rêves qui méritent une vie propre, en dehors de mes cahiers poussiéreux. Ils sont révélateurs de quelque chose, ont une structure narrative quelconque ou représentent une émotion précise.


Les Sept lunes

Je suis dans un SkyTrain qui zigzague en suivant la côte. L’océan à ma gauche, je suis en transit, mais l’endroit où le train passera dans un instant est ma destination finale, car dans le ciel s’alignent sept lunes de différentes tailles, et tout un coup, elles tombent.

C’est la fin du monde, mais tout ce qui m’importe, c’est que je me sens tomber avec elles. Je suis sept lunes, je suis la fin. Le ciel bleu tourne au orangé. Protégé par la vitre du train, je vois les lunes qui s'abîment dans l'océan. Autour de moi la panique, mais je suis l'oeil du cyclone et reste imperturbé, je profite seul du spectacle.

Ce rêve, vieux de plus de 10 ans, est encore ce vers quoi je me tourne pour penser au sublime.


L’Après mort

Je rêve que je regarde un film, seul, au cinéma, puis je rêve que je suis dans le film, et que je suis dans une salle remplie d’écrans. Chaque écran est une vie et il y en a des millions, des milliards, qui brillent, tout petits devant moi. Je suis dans une salle close que je sais être protégée par des barricades de fer, de bois et d'os. C’est une sorte de lieu sacré, un sanctuaire contre ce qui approche, ce sera le dernier endroit protégé.

Maintenant, les lumières des écrans s’effacent les unes après les autres, les vies s’éteignent paisiblement sur les écrans et celles qui restent prennent plus de place. Je sais que plusieurs vont essayer d’entrer dans le sanctuaire pour être à l’abris de la mort douce et programmée, mais les barricades tiendront. Ceux qui tentent de passer n’auront pas le temps d'entrer avant que leur écran ne devienne noir.

Bientôt, il ne reste plus rien qu’une seule scène, un tableau qui s'étend à tous les écrans. Une femme dans un environnement lumineux est sur le point d’accoucher, entourée de son mari et de quelques autres personnes. Bientôt, ce sera tout ce qui restera de nous. Je ne me trouve pas sur les écrans, c'est la protection du sanctuaire. Devant moi, un voile translucide s'ouvre sur un néant blanc.

Je sais que cette scène par elle-seule rachète la mort de tous, ma mort. J’avance dans la lumière blanche et je rejoins la chaleur, à temps pour rendre . Comme le reste de l’humanité je suis ressuscité par cette naissance.

Très loin de là, dans une salle de cinéma vide, des larmes de joie coulent le long de mes joues.

Ce n’est qu’aujourd’hui que je réalise toute la symbolique chrétienne derrière ce rêve, mais je sais qu’il tire plus ses sources dans les images de The Matrix Reloaded que de la Bible. La fin du monde, ou plutôt du monde tel qu'on le connait a une place importante dans les rêves de mon adolescence. 


Le Démon sous le patio

Un des rares cauchemars dont je me souvienne des détails. C’est le soir et je reviens chez moi. Je vis encore chez mes parents dans leur maison de Stoneham, je sais qu’ils y dorment, ainsi que ma sœur Gaëlle. Sur le patio gisent quelques planches de bois. Je pose le pied sur l’une d’entre elle par accident et elle grince sur les autres planches : d’abord un son court, grave et creux alors qu'elle s'abaisse, puis un son plus long et plus constant, un raclement, alors que mon pied se retire.

Le bruit m’intrigue, alors je le reproduis, j’entends : « Ghaäaä… …Èeehèehèehèehèeh. Ghaäaä… … Èeehèehèehèehèeh. » J’enlève et repose mon pied encore et encore, j’ignore pourquoi, mais une sensation de peur se referme sur moi comme un étau de glace dans la nuit d’été. Encore, plus vite : « Ghaäa… …Èeeehèee. Ghaäa… …Èeeehèee. » J’accélère la cadence, « Ghaä… …Èehee. Ghaä… … Èehee. » Ce n’est pas le son d’une planche qui racle et je le sais! « Ghaä… …Èehee. Ghaä… … Èehee. » Le son se produit maintenant de lui-même au rythme de ma peur plutôt que celui de mon pied! « Ghaä… …Èehee. Ghaä… … Èehee. ». Ce n’est pas un son, mais une voix! et je reconnais le nom que la voix articule! C’est « Ghaa... eeelle! Ghaa... eeelle! » Ce n’est pas moi qui faisais bouger la planche plus vite sur le patio, mais la créature en dessous des planches, en dessous de mes pieds qui sentais ma peur et qui s’en nourrissait! « Gaëlle! Gaëlle! » Le démon sous le plancher se nourrit de ma peur! « GAËLLE! GAËLLE! » Il ne me laissera pas tranquille tant qu’il ne l’aura pas mangé! « GAËLLE! GAËLLE! GAËLLE! » LE DÉMON VA SORTIR ET IL VA TUER MA PETITE SŒUR.



Ces rêves ont eu un effet assez puissant sur moi pour que je les cherche plutôt que les retrouve par hasard. D'autres que j'ai retrouvé dans ma quête de rêves m'ont surpris, mais je me rappelle de la majorité lorsque j'en vois les grandes lignes. Je continuerai sûrement l'exploration de ces cahiers dans l'avenir. 

lundi 17 septembre 2018

Brumes à Boston I - Arrivée

C'était un vendredi et les nuages descendaient déjà sur la ville, Boston était doublement grise. Au cours de la soirée, les nuages se sont mutés en brume, et la ville, en conte de fées.


Cette série en trois parties cherche à capturer l'essence de cette transformation.


Première partie - Arrivée


Boston, sous la pluie, vue d'une fenêtre d'auto. Tout est haut, les nuages diffusent une lumière crue. La première impression est importante : Ce vendredi, Boston est dense et oppressante, on s'y sent tout de suite chez soit. Indistinguables dans la foule, nous y devenons indiscernables de ses habitants. 


L'Arrivée à Boston 


























Les yeux sont la fenêtres de l'âme. Boston est une grande bête aux milliers d'yeux vides où je ne suis d'aucune conséquence ou importance. C'est une crise post-moderne, l'indifférence de la cité est le nouveau grand égaliseur.

L'Indifférente




















Dans sa trilogie divine, Philip K. Dick rassemble les prisons de l'esprit (The Powers and Principalities of this present Darkness ()) dans l'image d'une forteresse noire : L'Empire. Il est clair dans la trilogie divine que combattre l'Empire revient à être corrompu par ce dernier. 

L'Empire, il prend pour moi la forme d'un immeuble comme celui-ci, un bastion de la bureaucratie.


L'Empire 


Boston ne s'est pas bâtie en un jour. Ses strates se côtoient sans logique visible, comme ici : une rue est flanquée de lampadaires appartenant à deux siècles différents. 

On devine l'âge des bâtiments selon leur couleur, la modernité est le résultat de la grisaille, ou peut-être est-ce l'inverse?


Archéologie



Les jardins de Boston se cachent entre les immeubles comme des ruelles. Il semblent honteux de ne pas servir. Leur charme intime commence dans ce manque d'assurance.


Les Jardins honteux


















Les nuages descendent sur la ville, ils la recouvreront bientôt. La soirée se prête bien au monochrome. Note intéressante, cette photo a plus de nuances de gris que le spectre politique américain. 


Nuances
























Alors que leurs lumières s'allument, les bâtiments de Boston deviennent vivants et prennent des airs de jugement réprobateur. 

Malgré leurs regards hautains et leur sentence silencieuse, je les préfère ainsi, tout plutôt que l'anonymat de l'indifférence.


Le Jugement des immeubles















*** Fin de la première partie ***


Brumes à Boston est une série en trois publications, restez à l'affût de la deuxième partie, Brumes à Boston - Brume, et la troisième, Brumes à Boston - Lumières.



  1. Ephesian 6.12 "For we do not wrestle against flesh and blood, but against the rulers, against the authorities, against the cosmic powers over this present darkness...(2)"
  2. "Car nous ne nous battons pas contre la chaire et le sang, mais contre les dirigeants, les autorités, contre les pouvoirs cosmiques qui dominent cette présente obscurité." - Traduction libre 


Je publie une photo par jour sur mon compte Instagram : https://www.instagram.com/yannaudin/

Mes nouveaux textes sont annoncés sur la page Facebook : Yann Audin - Blog.

Si vous appréciez ce blog, vous pouvez l'aider à se propager, soit par bouche-à-oreille ou sur les médias sociaux.

lundi 3 septembre 2018

6. Les deux vides

L’exercice ne prend pas plus d’une minute: Je m’assois, ferme les yeux, me concentre et crée quelques secondes de vide dans ma tête. L’instant ne dure pas, ma concentration vacille et des pensées vagabondes envahissent mon esprit, la méditation se brise. Je recommence autant de fois que je le souhaite : Je chasse les nouvelles idées avant qu'elles ne s'installent et je laisse celles qui m’habitent s’estomper. Toujours, j’obtiens un moment de paix, puis les pensées, les émotions et les sensations (1) reviennent à la charge. Ces pauses volontaires m’apaisent quelques instants, elles donnent un (tout petit) peu d’ordre au chaos. 

C’est ça, le premier des deux vides. Je m’y sens comme dans l’œil du cyclone. C’est un équilibre imparfait, fragile et fugace, un éclair de contrôle (quelque peu illusoire) sur l’océan bouillonnant de la vie. 


Le tourbillon incessant dans lesquelles baignent nos têtes est pour moi une injonction primale : Celle de vivre, d’être animé (2). C'est une énergie inépuisable que nous savons apprendre à utiliser. Pour cela, il faut bien pouvoir la voir et la focaliser, de là l’importance du premier vide. Je le cherche avant de commencer à écrire, ou quand je me sens incapacité par les idées qui se bousculent. Rarement, il m’arrive de ne pas pouvoir l’atteindre par fatigue ou excitation de l’esprit. Alors, je dors pour retrouver mes forces, ou me m'épuise pour calmer ces dernières. Ainsi, je sais me retrouver moi-même.

Des fois, le vide, je l’expérience malgré moi. Dans ce genre de situation, le vide n’est pas un court et rapide phénomène. Le second vide commence comme ça, de lui-même, un matin et ne me quitte pas pendant une journée ou une semaine. Ces jours-là, je sonde mon esprit et n’y trouve aucune pensée vagabonde, aucune musique, et toutes les sensations y sont assourdies.

Entouré d'un néant brumeux et pâteux, je ressens une horreur aux propensions cosmiques. Si le foisonnement des pensées, qu’elles soient pertinentes ou non, m’apparaît comme une énergie primordiale, son absence équivaut à l’idée d’être mort à l’intérieur, de n’être vivant qu’au sens biologique. Sans tempête sous le crâne je me sens coupé de la force normalement continue et infinie, celle là même qui rime pour moi avec tout ce qu’il y a de grandiose et de beau dans l’humanité.



Illustration des propensions cosmiques.
Notons que ce vide n'est pas vide du tout.

Mais même cette peur est édulcorée dans ces moments où je ne suis pas moi-même. Je n’arrive pas à réagir et m’empêtre, comme dans une toile d’araignée couverte d’un poison soporifique. Le plus souvent, ces journées disparaissent brusquement dans des broutilles (lire ici internet) qui renforcent cette dissociation entre une existence passive et ma vie active. Je deviens sensible aux influences que je décrivais il y a quatre semaines (3). Il me semble que ma vie ne m’appartient plus et je vais naturellement vers le confort dans tous les aspects de l’existence. Pourtant, lorsque je me sens moi-même, je redoute trop de confort : Mes choix les plus éclairés m’en ont toujours éloigné, les décisions que je regrette m’en approchaient. 

Christian Bobin écrivait, pas plus tard qu’il y a trois ans : « Je ne cherche pas un abri. Ce ne serait qu’un endroit pour y mourir sans bruit. Je cherche ce qui arrive quand on n’est plus protégé et qu’on a plus peur de rien. (4)» Je suis d’accord avec Bobin, si on ne trouve pas les skelettes des oiseaux, c’est qu’ils se cachent pour mourir (5), de même nous nous rappelons des vies que de ceux qui osent vivre dehors. Vivre sans peur, peut-être pas, mais au moins, j’essaierai de le faire courageusement.



  1. Sans parler de la musique.
  2. Dans ce cas, animer, du latin anima, le souffle de la vie, animare, donner la vie.
  3. Vous pouvez en lire plus à ce propos ici: 5. Choix et paralysie, un essai.
  4. Christian Bobin, La grande vie.
  5. La Mort des oiseaux, François Coppée. 

samedi 25 août 2018

Interlude : Nature

Quelques photographies, prises avec mon appareil Sony A6000 et une lentille Sigma fixée de 30 millimètres. 

***

Prise le jour de l'ouverture de la nouvelle bibliothèque de l'Université Bishop's, dans le petit jardin de la porte d'entrée:


Ascension

Système de roses:
Planétaire





Levant



Frontière


À propos de la prochaine photographie, elle fut prise à Providence dans l'état de Rhode Island durant la floraison des cerisiers. On peut d'ailleurs reconnaître le capitole de l'État en arrière plan de la photo.


Avant plan



Je publie une nouvelle image chaque jour sur Instagram: https://www.instagram.com/yannaudin/

jeudi 16 août 2018

5. Choix et paralysie, un essai

À la base de tout acte artistique se trouve un choix, et inversement, tout choix peut devenir un acte artistique. Il va alors de soi qu’avec une intention constante, une vie entière saurait devenir une œuvre.

Mais nul n'a le temps de peser pleinement chaque choix, cela reviendrai à figer notre vie à chaque pas. Nous avons besoin de spontanéité, nous ne pouvons pas ingénier notre existence sans que nos vies ne perdent leur beauté et éclat. Pour tous ces choix pour lesquels nous n’avons pas le temps de réfléchir, nous ne pouvons nous fier qu’à l’intuition, la chance et l’entraînement. Or, la chance n’est pas fidèle et l’intuition peut être trompée par les événements. Une formation, bien qu’aucune ne soit parfaite, saura nous pousser vers les bons choix avec une certaine régularité. Toutes options considérées, il est donc préférable de faire de l’excellence une habitude plutôt qu’un acte (1).

Mon expérience des choix et de leur importance me vient surtout de la fiction. Nous retrouvons, bien sûr, de grands choix qui ont changé notre histoire, mais c’est par l’imagination des auteurs que l’on peut décrire au mieux de grandes conséquences aux petits actes. La fiction peut donner la connaissance complète des ramifications d’un choix, autant à l’audience qu’aux personnages. Par exemple, dans Mr Nobody (2), un enfant est confronté à un choix impossible, partir avec sa mère ou rester avec son père. En un instant, il imagine tous ses futurs possibles et les explore, conscient qu’il ne peut se figer sur place car cela reviendrait à abandonner son choix aux circonstances : à rester sans avoir choisi de rester. La paralysie est la réaction de défense la plus naturelle face aux choix, mais elle ne nous défait pas de nos responsabilités. Elle laisse plutôt à d’autres et à notre environnement le soin de décider pour nous.

Le monde dans lequel je suis né se nourrit de cette paralysie. Rien ne lui fait plus plaisir que l’inaction d’un jeune adulte prisonnier d’un système de choix (instauré précisément pour augmenter la liberté des individus). Les idéaux sur lesquels notre civilisation a été bâtie, le respect de toute vie humaine, la compassion et la promotion de l’équité, ont muté notre société en une où nul n’a à penser pour survivre. Tant de choix s’offrent à nous que nous ne pouvons nous plaindre d’un manque de liberté, même si nous savons que quelque chose cloche. Les rouages que nous avons mis en place pour nous aider forment un système, et tout système peut être exploité. Dans le cas présent :

  • Des choix sans importance sapent notre énergie et accaparent notre temps. 
  • Devant trop de choix, nous paralysons, et devenons soit passifs, soit susceptibles à la suggestion. 
  • Les choix d’importance sont maintenant laissés à notre discrétion (3) sans que nous ne soyons formés ou poussés à choisir. 
Ces rouages tournent maintenant d’eux-mêmes sans reconnaissance des buts dans lesquels ils furent instaurés, dans le déni des forces qui les mirent en place.

J’aimerais pointer vers le super-criminel, le maître-gourou, la cabale toute-puissante et dire le voici, ceci est l’ennemi à abattre, mais je n’en trouve pas. Je vois des investisseurs désireux d’augmenter leur marge de profit, des présidents anxieux de la compétition, des ingénieurs cherchant à améliorer leurs produits et des employés luttant pour nourrir leurs familles. Enlever quelques individus du groupe ne changerait en rien la maladie qui ronge le monde où je suis né. D'autant plus que nous nous œuvrons à des échelles jamais égalées dans notre histoire, considérez ceci : Si Facebook augmente notre temps d’utilisation d'un seul pourcent, ça représente 17 000 années de contenu par mois
 (4). Près de vingt milles ans sur ce site seul qui seront consommées de plus chaque mois par l’espèce humaine (qui n’a sans doute rien de mieux à faire). 


Je n’ai de leçons à donner à personne de ce côté, je lutte contre ces petits démons qui me hurlent « RESTE! RESTE QUELQUES SECONDES DE PLUS! » à chaque fois que j’ouvre mon ordinateur ou mon téléphone. Je vois les tactiques qui cherchent à m’emprisonner, et je tente de me désensibiliser à ces dernières. Pour ce faire, une stratégie me donne aujourd’hui des effets non-nuls : Je me fais violence pour ne pas marcher sans intention. Si je prends la responsabilité pour chaque heure que je perds, je la prends également pour chaque heure que je gagne. Je les gagne en recherche, en écriture et en photographie. Pour ne pas succomber à la passivité, j'imagine une œuvre et essaie de la bâtir sans répit. Et vous qui lisez ces lignes, en êtes un peu mes témoins (5). 




  1. William James Durant: “…excellence, then, is not an act, but a habit.” 
  2. Mr Nobody a longtemps été mon film préféré, il garde une place spéciale dans mon cœur. Je le ramène ici parce que soit j’utilisais Mr Nobody comme exemple, ou c’était Dune et je l’ai déjà mentionné deux fois en cinq textes sur ce blog. 
  3. Pour la plupart d’entre nous, nous avons le droit de choisir tout : Notre religion, l’expression de notre sexualité, notre métier, notre philosophie de vie, nos valeurs, etc. Tout cela était impensable il y a quelques siècles. 
  4. Avec deux milliards d’utilisateurs et une moyenne d’utilisation de 6 heures et 45 minutes par mois, une augmentation d’un pourcent équivaut à 17000 années d’utilisation. 
  5. Pour la photographie, je publie chaque jour ici: https://www.instagram.com/yannaudin/

mardi 31 juillet 2018

4. Le Spécialiste

Dans une demande de recherche universitaire, on me cite comme un personnel hautement qualifié en formation, en d’autres mots, je suis considéré comme un futur spécialiste. Il est difficile de me voir comme un spécialiste, peut-être parce que je suis un peu trop spécialisé, mon entraînement porte sur un sujet si précis que je ne saurai aisément transférer mes capacités. Tout de même, cela tombe à point avec ma quête actuelle pour plus de stabilité identitaire. J’avais pris plusieurs années à me forger une forteresse identitaire, à collectionner des armures comportementales. C’est avec celles-ci que j’arrivais à être à mon aise dans toute sorte de situations. Il m’arrivait rarement d’être pris au dépourvu, dans un contexte où aucun de mes masques ne pouvait m’aider.

J’ai perdu plusieurs de mes armures à force de déshabituation et de déstabilisation. Ces pertes ont mis à nu mon être composé d’un tier bien cristallisé, d’un tier fragile et d’un tier malléable. Le dépouillement de mon ego ne s’est pas fait sans conséquence, d’une part j’ai perdu quelques capacités sociales associées directement avec des persona que je ne sais plus atteindre. D’autre part, et plus important encore, ma confiance en moi a chuté, dû à des révélations successives. Celles-ci ont brusquement et à de multiples reprises défiées ce que je croyais savoir ou pouvoir faire. Par exemple, il m’est bien plus difficile qu’avant de parler de science-fiction malgré le fait que j’en sais aujourd’hui bien plus qu’il y a 3 ans. C’est parce que j’ai rencontré ce que je décrirais comme étant de plus gros poissons que moi, qui m’ont confirmé dans mon amateurisme, et cela est vrai dans plus de domaine que je ne veux l’avouer. J’adopte de plus en plus la stratégie de l’écoute, je ne doute pas que certains appelleraient ce changement une importante amélioration.



Quoi que l’on en dise, nous avons été entraînés à penser aux identités en termes de production et de création : Je suis ce que je fais. Cette idée est née de notre environnement, de ses philosophies et politiques : l’individualisme, le consumérisme, le matérialisme et le capitalisme. Ce concept et ces racines fragmentent mon identité déjà divisée et affaiblie par les différents groupes auxquels j’appartiens, crois appartenir ou appartenais. Au cœur de mon problème, une absence de connaissance de ce qui se trouve au centre de mon être. Outre les quelques qualificatifs de base que j’oserais utiliser pour m’identifier (1), je ne sais pas qui est-ce qui se trouve en dessous de ces persona que j’adopte alternativement. Je cherche vainement les fines constantes de mon comportement, histoire d’en dégager des règles plus précises, mais son « soi-même » n’est pas un casse-tête à élucider, c’est un phénomène à vivre (2). Et c’est plus facile à dire qu’à faire pour un esprit qui se voudrait si cartésien.

N’empêche, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un malsain plaisir à être appeler un futur spécialiste : Cela me donne à la fois un groupe auquel appartenir et une fonction à accomplir! Et si ce n’est pas une véritable identité, mes insécurités ne vont pas moins se jeter sur l’occasion de bâtir un nouveau mur à mon château. Une barrière artificielle prête à se lever à tout instant. Le défi maintenant est non pas de me bâtir une identité basée sur quelques lignes officielles dans une demande de bourse, mais d’investir un rôle à force de dévotion et d’engagement constant et volontaire. Cela est quelque peu effrayant car impossible à faire sans choisir une voie, même si elle n’est que temporaire. Peu importe le choix, il nécessite de devenir le héros conscient d’une narrative faite sur mesure pour et par soi-même (4). De s’entraîner à devenir un spécialiste plutôt que d’en accepter le titre : D’engager courageusement avec la vie, plutôt que de la subir.



  1. Par exemple, je ne trouve pas de fois où j’ai été infidèle ou ai orchestré à faire mal à un autre. 
  2. “A process cannot be understood by stopping it. Understanding must move with the flow of the process, must join it and flow with it.” -The First Law of Mentat, Dune by Frank Herbert (3). 
  3. « Un processus ne peut pas être compris en l’arrêtant. La compréhension doit bouger avec le mouvement du processus, le joindre et se mouvoir similairement. » -Première loi Mentat, Dune par Frank Herbert. 
  4. Mais pas forcément faite sur mesure pour le monde qui nous entoure, cela demande des capacités en dehors de l’humain.

mercredi 18 juillet 2018

Interlude : Halifax


**Note: Dans le contexte de ce blog, un interlude est un texte court, une photographie ou, comme dans ce cas, une/quelques anecdote(s). **


Le réceptionniste du comptoir des résidences de l’université Dalhousie s’excuse : Downtown Halifax se marche en cinq minutes. « I went to Montréal once, this is like our Sainte-Catherine, but way smaller (1) » me dit-il en pointant Spring Garden Road sur la carte. « Here is were you eat if you want something like in Montréal. (2) » Il place un x pour y indiquer un restaurant de sushis. « It’s in front of the new public library! (3) » Son regard s’illumine et il se penche sur son clavier. Après quelques secondes, il tourne son écran vers moi pour me montrer des images de la bibliothèque d’Halifax et m’explique que l’architecture moderne le passionne. 

"Paul O’Regan Hall, la
bibliothèque en question" 



***

Paul O’Regan Hall, la bibliothèque en question, est un bâtiment moderne qui ressemble à une brique géante en verre qui aurait été coupée horizontalement à deux endroits puis mal recollée : son étage central est posé de travers par rapport aux quatre autres. Son revêtement est transparent pour les premiers et derniers étages, et en verre rouge pour son étage « brisé ». J’observe l’édifice d’un demi sous-sol en buvant une tasse de Hojicha (4), incapable de choisir si je suis de ceux qui adorent ou détestent ce genre d’architecture.

***

Sushi Nami Royale est un restaurant de sushi caché dans un demi sous-sol à haut plafond sur la rue Queen à Halifax. Le décor est flamboyant et branché, les chaises et tables sont minimalistes dans leur conception. Dans le coin gauche de la salle, près des fenêtres, des tables plus hautes sont entourées de tabourets rectangulaires. C’est assis sur un de ces derniers que je regarde Paul O’Regan Hall et les passants. Le poisson, excellent, me rappelle que je suis dans une ville côtière. Mon attention se divise entre le saumon teriyaki de ma bento box et les piétons qui passent devant ma fenêtre. Le réceptionniste avait dit vrai, on y mange comme à Montréal.

***

J’ai passé un peu moins de 48 heures à Halifax, mais j’y ai marché plus de 20 kilomètres. En dehors du congrès auquel je participais, j’ai visité un salon de thé, un café qui se double en crèmerie, un autre café, un bar à thématique de moustache (5), un restaurant crasseux, mais délicieux, et un autre magnifique ET délicieux. Je n’ai pas que mangé, j’ai aussi fait de la photo, regardé un cargo passer devant le centre-ville et disparaître derrière une île autour de midi, et écouté la musique d’un bateau-discothèque vers minuit. J’ai visité l’université Dalhousie, les jardins publiques, la marina, et le centre-ville.

Halifax est un étrange mélange d’histoire peu ancienne et de volonté récente, avec son architecture mi dépassée, mi avant-garde. Je m’y sentais comme on se sent dans un chandail en laine usé à la perfection, comme dans un gant de la bonne taille. Et à chaque endroit, je me retrouvais hanté par une voix douce, mais assuré, forte sans être violente (6). Ce murmure qui ne me laissait pas tranquille, je le reconnaissais sans le connaître. C’était une voix qui me disait : « Ici, Yann, ici tu pourrais vivre heureux. »



  1. « J’ai été à Montréal une fois, c’est comme notre Sainte-Catherine, mais beaucoup plus petit. » 
  2. « C’est ici que l’on peut manger aussi bien qu’à Montréal. » 
  3. « C’est en face de la nouvelle bibliothèque! » 
  4. Thé vert japonais. 
  5. “Keep calm and grow a Stache!” – Moto du bar Your Father’s Moustache 
  6. C’est ainsi que je décrierais la voix des néo-écossais si on me le demandait. 

lundi 2 juillet 2018

3. Le café Bla-bla, un jeudi soir

**Note: ce texte contient un nombre anormalement élevé de notes de bas de page. (1) **

La lumière est tout juste suffisante pour écrire, mon esprit en est brumeux et mon écriture en devient presque illisible. Les mots se forment dans ma tête plutôt que sur le papier alors que mon crayon danse au rythme d’une ballade rock : Un vocaliste masculin lambda se donne un peu trop de mal sur fond de guitares électriques et trompettes. Cette bande sonore, assez quelconque pour être oubliée, est juste assez forte pour couvrir les discussions des autres clients. Ceux-ci sont pour la plupart concentrés sur la terrasse qui donne sur le coin King-Wellington.

Je suis entré au café Bla-bla pour trois raisons : Premièrement, j’avais faim, et le Bla-bla a généralement de la bonne soupe (2). De plus, leur cuisine ferme tard et je me doutais que c’était le seul endroit qui me servirait une soupe à 21h45 un jeudi au centre-ville de Sherbrooke. Deuxièmement, il est rare que j’aie l’occasion d’y aller. Ma copine préfère n’importe quel restaurant au Bla-bla pour des raisons que je n’ai jamais complètement saisies, et c’est généralement avec elle que je mange au centre-ville. Finalement, je me suis arrêté au café Bla-bla pour attendre l’autobus qui me ramènerait chez moi.

Mais je me dois de réduire au nombre de deux les raisons pour lesquelles je suis allé au Bla-bla, car en y entrant j’ignorais avoir 40 minutes avant le prochain bus, ou même si j’avais le temps de prendre une soupe avant le dernier autobus de la soirée. Avec le nouvel horaire d’été, c’est l’équivalent de jouer à la roulette russe que de s’arrêter si tard à une heure de marche de chez soi. C’est par pure chance que ce choix aveugle a payé, non pas une, mais deux fois, car dans mon sac se trouvait un petit cahier noir et un stylo de la même couleur (3).

J’ai donc fait acte de foi et gagné mon pari puisque, dans l’éclairage tamisé d’un restaurant calmement animé, un subtil changement s’opère généralement en moi. Au son générique d’une liste de lecture spécifiquement ingéniée pour ne pas attirer l’attention, je ne saurais dire où l’esprit regarde : Mes sens se ferment un après l’autre et mon œil intérieur se tourne vers une petite porte qui normalement est invisible, enterrée par la surinformation sensorielle qui définit nos vies modernes (4). Cette réflexion, je l’ai eue cent fois, mais toujours j’oublie l’influence et l’importance de l’environnement sur l’inspiration.

À chaque fois que je trouve un endroit où l’écriture me vient facilement, je suis surpris par l’absence. L’absence d’écrivains et d’artistes griffonnant dans l’ombre d’une banquette reculée. Après tout, il ne suffit de quelques dollars pour une heure de paix, une soupe (ou un thé, ou un café), et, une atmosphère propice à la création.

Je me sens loin d’un Paris mythique où se rassemblaient, il y a deux siècles, les plus grands esprits d’Europe pour philosopher, écrire et esquisser les idées qui allaient contribuer à modeler le monde où nous vivons aujourd’hui. Je romance les cafés des artistes, et ce que j’en sais me vient d’écrits eux-mêmes romancés (5). Ils me manquent sans que je ne les connaisse, c’est là le pouvoir de la mémoire et des souvenirs inventés. Je regarde autour de moi, et je sais où chercher les trois jeunes hommes qui fréquentent l’École des Beaux-Arts. Je sais à quoi ressemblent leurs visages et ce qu’ils portent, comment l’un d’eux fume nerveusement, l’autre avec arrogance et le dernier nonchalamment. Je sais ce qu’ils boivent et lesquels sont si pauvres qu’ils choisissent chaque jour entre un repas chaud ou du papier à dessin.

Je peux aisément m’imaginer aujourd’hui entouré d’artistes modernes (6), l’une monte un film expérimental, l’autre retouche des portraits, et le dernier écrit un article de blog, tous ont un Mac. Je ne me doute pas que la plupart se trouvent à un kilomètre du café Bla-bla, au Faro de la rue Wellington (7). La lumière y est trop forte, la clarté que l’on y gagne aide la vision et nuit à l’inspiration, les gens y parlent trop fort et la musique est trop facile à reconnaître. Ce n’est que lorsque le monde se perd dans une brume sensorielle que mes yeux découvrent…


…« Est-ce que t’es en train d’écrire un livre? »


Je ris : « Oh, non, je ne suis pas encore rendu là, c’est pour un blog! »


Le serveur semble presque déçu, « Ah. »


« J’écrivais sur l’absence de gens qui viennent ici pour écrire, est-ce que ça arrive qu’il y en a? »


Il me répond que oui, mais que ces temps-ci, c’est plus rare.


« Parce que c’est l’été? »


Il me donne ma facture et hoche la tête, mais je connaissais déjà la réponse, à Sherbrooke, tout me semble un peu plus vide depuis un mois ou deux. Mon autobus arrive bientôt et je dois quitter l’ombre réconfortante pour la rue trop chaude et les néons de la station du dépôt. Je sors toutefois rassuré, nous sommes quelques-uns à s’adonner à l’écriture quasi-nocturne au café Bla-bla, bastion subtil du silence agité et de la noirceur éclairée. Et si ces autres artistes qui fréquente les cafés et leurs ombres se manifestent, au moins « nous sa[urons] que nous ne sommes pas seul. » (8)



  1. Comme celle-ci. 
  2. Dans ce cas, un potage parmentier, merci de demander. 
  3. Qu’il soit bien entendu que cela va de soi, ni un ni l’autre ne s’éloigne bien longtemps de moi. 
  4. Frank Herbert, dans la série Dune, marque l’importance des déserts pour la création d’une vie intérieur riche. 
  5. C’est deux niveaux de romance successif, je ne sais pas s’ils s’annulent ou s’ils se renforcent. 
  6. Donc, qui ne fument pas à l’intérieur. 
  7. À ne pas confondre avec le Faro de la rue Queen où la chaleur est insupportable. 
  8. « Speak White », Michèle Lalonde.

samedi 23 juin 2018

2. Solstice National

L’arrivé du solstice d’été m’annonce chaque année l’approche de la Saint-Jean-Baptiste, une fête dont je garde des souvenirs précieux. La Saint-Jean, dans ma mémoire, se passe toujours à la chapelle de Saint-Adolf, village perdu en bordure des Cantons-Unis-de-Stoneham-et-Tewkesbury. La Saint-Jean devenait un facilitateur pour les pyromanes de la rue St-Edmond (pas la seule rue de Saint-Adolf, mais presque). Les groupes de garages y recevaient une scène et alternaient entre classiques québécois et compositions originales (généralement pour le plus grand déplaisir de la foule). Mes parents s’assuraient que nous soupions avant d’y aller pour éviter que je dépense 15 dollars en hot-dogs et boissons gazeuses (à un dollar chaque). Le terrain sablonneux entre la chapelle et la caserne de pompier devenait une base de lancement pour feux d’artifices achetés dans le village voisin, car Saint-Adolf n’avait même pas de dépanneur.

La plupart des enfants présents aux Saint-Jean-Baptiste de Saint-Adolf se retrouvaient sans supervision parentale directe dans un environnement peu familier pour certain. Surtout, nous avions une certitude d’inconséquence propre à l’esprit d’un groupe dont les membres savent qu’ils ne se reverront sans doute jamais. Je dois signaler ici que beaucoup de gens qui participaient à notre Saint-Jean-Baptiste ne venaient pas de Saint-Adolf, ou d’une partie de Sant-Adolf si lointaine que je ne pouvais m’y rendre. La petite population pour laquelle je n’ai pas trouvé de statistiques (Saint-Adolf est rapidement mentionné sur Wikipédia comme un quartier annexé à Stoneham) est répartie sur deux rues dont les longueurs dépassent à peine six kilomètres et sont placées de telle sorte qu’une rue peut facilement ignorer la présence de l’autre.

Nous avons quitté Saint-Adolf quand je suis entré au secondaire pour aller vivre à Stoneham, une vibrante métropole en comparaison à notre village (avec son propre IGA!). Je ne suis jamais retourné à la Saint-Jean de Saint-Adolf, ni à Saint-Adolf d’ailleurs. J’ai pu retrouver la maison de mon enfance sur Google Maps. Alors que j’avançais le long de la rue St-Edmond, je suis arrivé à une barrière invisible : Google Maps ne se rend pas jusqu’à la chapelle. Tous mes souvenirs de cet endroit font partie d’un monde d’enfance, intouché par ma réalité d’adulte et inaccessible par internet. Cet univers alternatif, coupé du virtuel, est plus puissant, plus grand dans mes souvenirs de la Saint-Jean.

C’est donc dans une atmosphère festive et entouré d’inconnus que naissaient à la Saint-Jean-Baptiste de rapides amitiés et romances, des jeux et trahisons. Durant une des plus courtes nuits de l’année, le temps s’arrêtait comme figé en un éternel crépuscule. Mon esprit, je m’en souviens, tournait à une vitesse différente de la normale et voyait le monde en différents termes. Je ne sortais de cette transe quasi-mystique que pour aller supplier mes parents pour un hot-dog de plus que je recevais parfois.

À la tombée de la nuit, deux sortes de lumières s’allumaient, on enflammait le bûcher et, plus important encore, on nous donnait des glow-sticks. Dans l’obscurité où les identités se perdent, nous devenions vecteurs d’une magie chimique. Un autre cocktail chimique naissait dans la fatigue et la certitude qu’aucune nuit ne saurait à jamais durer, encore moins à quelques jours du solstice d’été.

Yann Audin, enfant de 7, 8 ou 9 ans, ne se demande pas pourquoi on fête, qu’est-ce qu’il y a à célébrer. Il ne comprend pas encore l’idée d’un peuple, ni celle d’un peuple québécois. Yann Audin, adulte de 24 ans, regarde le 24 juin sous un autre œil. Il sait ce qu’il aimerait célébrer, ce qu’il aimerait que nous fêtions. Il a aussi une connaissance aigüe que sa vision de la Saint-Jean-Baptiste n’est pas universelle.

Nous sommes un peuple unique dans l’histoire du monde, non pas à cause de notre langue qui resta figée quelques siècles, notre relative jeunesse face à l’Europe et l’Asie, et nos 200 ans de quasi-stabilité. Nous sommes uniques par notre développement fulgurant, d’une communauté d’agriculteur à une société moderne. Par notre sécularisation plus rapide que n’importe quel nation (outre celles qui furent la proie aux révolutions violentes). Dans ces courants déchaînés d’histoire sont nées de grandes idées, des chansons et une poésie qui toutes savent encore nous hanter. Ces chants sont aujourd’hui ceux que nous chantons à la Saint-Jean autour des feux de joie, mais quelque part sur notre route de campagne métaphorique, je sens que quelque chose s’est perdu. C’était sans doute autour du deuxième référendum qu’un petit morceau de Québec est tombé au sol. Une tragédie moderne pour un peuple qui avait passé si longtemps à se croire sans héros. Contrairement à la France que l’on accuse de capituler trop vite, le Québec semblait alors n’avoir jamais abandonné pour ne jamais réussir.

Mais je m’insurge ici, car la vie comme l’histoire, ne saurait être gagnée. Nous ne sommes pas défaits par la défaite, seulement, au mieux, retardés. L’existence est une lutte incessante et la nôtre est vieille de 400 ans. Une lutte constante contre le froid l’hiver et les insectes l’été. Une lutte contre le scorbut et une métropole sans vision, une lutte contre une invasion armée et une occupation en règle. Une lutte aidée par l’Église et contre l’Église, contre un gouvernement corrompu et avec un gouvernement idéaliste. Contre ceux qui veulent faire du Québec une usine performante et avec ceux qui veulent assurer nos indépendances. Une lutte cristallisée dans les voix de Michèle Lalonde et de Michel Tremblay, dans les nuits de la poésie que l’on tarde à ramener et les théâtres que l’on peine à remplir.

Alors pour la Saint-Jean-Baptiste, je célèbre une lutte qui n’aurait pas dû ralentir, une bataille existentielle de 400 ans que l’on se doit de poursuivre 4000 ans de plus. Et je me désole aussi de la place que l’on laisse aujourd’hui à une certaine classe de politicien. Celle qui, devant les richesses d’une nation et d’un territoire, recherchent activement la stagnation au nom d’un mythique équilibre budgétaire, d’un conservatisme qui hurle au changement ou d’une volonté qui se borne à une efficacité de bureaucrate. Je célèbre donc, d’abord et avant tout, la lutte salvatrice, celle de chaque instant, la seule qui importe. Une lutte qui a su faire ressortir le meilleur en nous. Et, je le sais, le meilleur du Québec, c’est quelque chose comme un grand peuple.

Bonne Saint-Jean-Baptiste

vendredi 8 juin 2018

1. Ode à l'Hiver

Il n’y a personne autour, que le silence. J’attends dans l’ombre fraîche que le vent m’amène des odeurs enterrées par la neige. Sous mon manteau et ma chemise, mon poil encore humide se dresse comme en révolte. Chaque respiration se fait en trois temps. D'abord l’intérieur de mes narines se cristallise en milliers d’éclats de glace. Ensuite mes poumons glacent mon sang. Puis je libère des nuages de vapeur qui, emprisonnées par mon foulard, recouvrent de buée mes lunettes. Mes pieds sont entre deux températures, hivernale aux orteils, estivale aux talons. Mes jambes sont serrées par une paire de combine sous mes pantalons raidis par l’atmosphère immobile.

La lumière approche, sa venue est annoncée par la vue d’une terre gelée où la neige tarde à s’accumuler. La plante de mes pieds picote de cette manière propre aux matinées où l’on est forcé à se lever trop tôt. Mes épaules tendues m’indique la lourdeur de mon sac. Je goûte la pâte à dent sous mes lèvres gercée par le passage rapide de la douche trop chaude à l’extérieur trop froid. Sous ma tuque, mes cheveux prisonniers de la laine commencent à transpirer ; à 30 sous zéro, pour protéger sa tête, on renonce à la garder propre.

Façonné par 400 ans de souffrance collective, mon peuple a fait du diable un gentilhomme violoneux avec lequel on pactise pour passer le réveillon à la maison. Nous n’avions que trois brasiers autours desquels se rassembler, celui de la cuisine, celui de la famille, et celui des enfers, et qu’importe lequel, tant que cela nous réchauffe les mains et les pieds avant qu'ils ne tombent. Le soleil a été mis de côté par l'hiver, il est devenu à l'image de Dieu, un père absent et capricieux. Nos vieux, retraités et divorcés, choisissent la Floride comme substitut aux fourneaux ancestraux. Pour nos jeunes, les télévisions ont remplacé les foyers au bois.

Il fait si froid que lorsque vient l’été, on ne peut imaginer à quel point il fait mal d’être dehors quand vient l’hiver. L’été, on ne se souvient pas que chaque respiration est douleur. Pire encore, on en vient à penser que c'est impossible, que sûrement notre esprit nous joue des tours. On n’arrive pas à se rappeler la peau qui blanchit sous la morsure du vent et les mains, les pieds, et le nez, qui deviennent si glacés qu’on espère perdre toute sensation pour être libéré du mal. On oublie nos sacrés jurons qui chaque année deviennent synonymes de questions : Quelles erreurs ont commis mes ancêtres pour s’exiler ici? Pourquoi ont-ils quitté la chaleur de l’Europe? Pourquoi venir sur un nouveau continent si, six mois par année, on peut y mourir d’exister?

Les longues nuits sont bercées par le bruit des fournaises anciennes qui démarrent au cœur de la nuit. Certains se réveillent dans la chaleur sèche des radiateurs à vapeur, d’autres prisonniers de l’inconfort fonctionnel du chauffage électrique. Il est si rare de voir le soleil que l’aube force un sourire destiné à ouvrir la chaire des lèvres gercées par d’innombrables transitions, de l’intérieur à l’extérieur. La souffrance est intrinsèque à l’hiver québécois, avec comme seules solutions la fuite ou l’acceptation.

Si "à l'école de la poésie, on apprend pas, on se bat"(1), au Québec aussi, on apprend peu. Nos élections nous rappellent au quatre ans de notre mémoire défaillante. Notre hiver, lui, s'assure de notre combativité comme un professeur qui parle en absolus de la vie. Le froid a laissé sa trace sur nos poètes comme Nelligan, Desjardins et Vigneault. "Mon pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver", "Ah! Comme la neige a neigé!", "Mourir de froid, c'est beau c'est long, c'est délicieux." L'hiver est un maître qui ne pardonne pas, mais de son enseignement naissent des sages qui rivalisent avec les anciens ermites du désert.

  1. Léo Ferré