lundi 17 septembre 2018

Brumes à Boston I - Arrivée

C'était un vendredi et les nuages descendaient déjà sur la ville, Boston était doublement grise. Au cours de la soirée, les nuages se sont mutés en brume, et la ville, en conte de fées.


Cette série en trois parties cherche à capturer l'essence de cette transformation.


Première partie - Arrivée


Boston, sous la pluie, vue d'une fenêtre d'auto. Tout est haut, les nuages diffusent une lumière crue. La première impression est importante : Ce vendredi, Boston est dense et oppressante, on s'y sent tout de suite chez soit. Indistinguables dans la foule, nous y devenons indiscernables de ses habitants. 


L'Arrivée à Boston 


























Les yeux sont la fenêtres de l'âme. Boston est une grande bête aux milliers d'yeux vides où je ne suis d'aucune conséquence ou importance. C'est une crise post-moderne, l'indifférence de la cité est le nouveau grand égaliseur.

L'Indifférente




















Dans sa trilogie divine, Philip K. Dick rassemble les prisons de l'esprit (The Powers and Principalities of this present Darkness ()) dans l'image d'une forteresse noire : L'Empire. Il est clair dans la trilogie divine que combattre l'Empire revient à être corrompu par ce dernier. 

L'Empire, il prend pour moi la forme d'un immeuble comme celui-ci, un bastion de la bureaucratie.


L'Empire 


Boston ne s'est pas bâtie en un jour. Ses strates se côtoient sans logique visible, comme ici : une rue est flanquée de lampadaires appartenant à deux siècles différents. 

On devine l'âge des bâtiments selon leur couleur, la modernité est le résultat de la grisaille, ou peut-être est-ce l'inverse?


Archéologie



Les jardins de Boston se cachent entre les immeubles comme des ruelles. Il semblent honteux de ne pas servir. Leur charme intime commence dans ce manque d'assurance.


Les Jardins honteux


















Les nuages descendent sur la ville, ils la recouvreront bientôt. La soirée se prête bien au monochrome. Note intéressante, cette photo a plus de nuances de gris que le spectre politique américain. 


Nuances
























Alors que leurs lumières s'allument, les bâtiments de Boston deviennent vivants et prennent des airs de jugement réprobateur. 

Malgré leurs regards hautains et leur sentence silencieuse, je les préfère ainsi, tout plutôt que l'anonymat de l'indifférence.


Le Jugement des immeubles















*** Fin de la première partie ***


Brumes à Boston est une série en trois publications, restez à l'affût de la deuxième partie, Brumes à Boston - Brume, et la troisième, Brumes à Boston - Lumières.



  1. Ephesian 6.12 "For we do not wrestle against flesh and blood, but against the rulers, against the authorities, against the cosmic powers over this present darkness...(2)"
  2. "Car nous ne nous battons pas contre la chaire et le sang, mais contre les dirigeants, les autorités, contre les pouvoirs cosmiques qui dominent cette présente obscurité." - Traduction libre 


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lundi 3 septembre 2018

6. Les deux vides

L’exercice ne prend pas plus d’une minute: Je m’assois, ferme les yeux, me concentre et crée quelques secondes de vide dans ma tête. L’instant ne dure pas, ma concentration vacille et des pensées vagabondes envahissent mon esprit, la méditation se brise. Je recommence autant de fois que je le souhaite : Je chasse les nouvelles idées avant qu'elles ne s'installent et je laisse celles qui m’habitent s’estomper. Toujours, j’obtiens un moment de paix, puis les pensées, les émotions et les sensations (1) reviennent à la charge. Ces pauses volontaires m’apaisent quelques instants, elles donnent un (tout petit) peu d’ordre au chaos. 

C’est ça, le premier des deux vides. Je m’y sens comme dans l’œil du cyclone. C’est un équilibre imparfait, fragile et fugace, un éclair de contrôle (quelque peu illusoire) sur l’océan bouillonnant de la vie. 


Le tourbillon incessant dans lesquelles baignent nos têtes est pour moi une injonction primale : Celle de vivre, d’être animé (2). C'est une énergie inépuisable que nous savons apprendre à utiliser. Pour cela, il faut bien pouvoir la voir et la focaliser, de là l’importance du premier vide. Je le cherche avant de commencer à écrire, ou quand je me sens incapacité par les idées qui se bousculent. Rarement, il m’arrive de ne pas pouvoir l’atteindre par fatigue ou excitation de l’esprit. Alors, je dors pour retrouver mes forces, ou me m'épuise pour calmer ces dernières. Ainsi, je sais me retrouver moi-même.

Des fois, le vide, je l’expérience malgré moi. Dans ce genre de situation, le vide n’est pas un court et rapide phénomène. Le second vide commence comme ça, de lui-même, un matin et ne me quitte pas pendant une journée ou une semaine. Ces jours-là, je sonde mon esprit et n’y trouve aucune pensée vagabonde, aucune musique, et toutes les sensations y sont assourdies.

Entouré d'un néant brumeux et pâteux, je ressens une horreur aux propensions cosmiques. Si le foisonnement des pensées, qu’elles soient pertinentes ou non, m’apparaît comme une énergie primordiale, son absence équivaut à l’idée d’être mort à l’intérieur, de n’être vivant qu’au sens biologique. Sans tempête sous le crâne je me sens coupé de la force normalement continue et infinie, celle là même qui rime pour moi avec tout ce qu’il y a de grandiose et de beau dans l’humanité.



Illustration des propensions cosmiques.
Notons que ce vide n'est pas vide du tout.

Mais même cette peur est édulcorée dans ces moments où je ne suis pas moi-même. Je n’arrive pas à réagir et m’empêtre, comme dans une toile d’araignée couverte d’un poison soporifique. Le plus souvent, ces journées disparaissent brusquement dans des broutilles (lire ici internet) qui renforcent cette dissociation entre une existence passive et ma vie active. Je deviens sensible aux influences que je décrivais il y a quatre semaines (3). Il me semble que ma vie ne m’appartient plus et je vais naturellement vers le confort dans tous les aspects de l’existence. Pourtant, lorsque je me sens moi-même, je redoute trop de confort : Mes choix les plus éclairés m’en ont toujours éloigné, les décisions que je regrette m’en approchaient. 

Christian Bobin écrivait, pas plus tard qu’il y a trois ans : « Je ne cherche pas un abri. Ce ne serait qu’un endroit pour y mourir sans bruit. Je cherche ce qui arrive quand on n’est plus protégé et qu’on a plus peur de rien. (4)» Je suis d’accord avec Bobin, si on ne trouve pas les skelettes des oiseaux, c’est qu’ils se cachent pour mourir (5), de même nous nous rappelons des vies que de ceux qui osent vivre dehors. Vivre sans peur, peut-être pas, mais au moins, j’essaierai de le faire courageusement.



  1. Sans parler de la musique.
  2. Dans ce cas, animer, du latin anima, le souffle de la vie, animare, donner la vie.
  3. Vous pouvez en lire plus à ce propos ici: 5. Choix et paralysie, un essai.
  4. Christian Bobin, La grande vie.
  5. La Mort des oiseaux, François Coppée. 

samedi 25 août 2018

Interlude : Nature

Quelques photographies, prises avec mon appareil Sony A6000 et une lentille Sigma fixée de 30 millimètres. 

***

Prise le jour de l'ouverture de la nouvelle bibliothèque de l'Université Bishop's, dans le petit jardin de la porte d'entrée:


Ascension

Système de roses:
Planétaire





Levant



Frontière


À propos de la prochaine photographie, elle fut prise à Providence dans l'état de Rhode Island durant la floraison des cerisiers. On peut d'ailleurs reconnaître le capitole de l'État en arrière plan de la photo.


Avant plan



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jeudi 16 août 2018

5. Choix et paralysie, un essai

À la base de tout acte artistique se trouve un choix, et inversement, tout choix peut devenir un acte artistique. Il va alors de soi qu’avec une intention constante, une vie entière saurait devenir une œuvre.

Mais nul n'a le temps de peser pleinement chaque choix, cela reviendrai à figer notre vie à chaque pas. Nous avons besoin de spontanéité, nous ne pouvons pas ingénier notre existence sans que nos vies ne perdent leur beauté et éclat. Pour tous ces choix pour lesquels nous n’avons pas le temps de réfléchir, nous ne pouvons nous fier qu’à l’intuition, la chance et l’entraînement. Or, la chance n’est pas fidèle et l’intuition peut être trompée par les événements. Une formation, bien qu’aucune ne soit parfaite, saura nous pousser vers les bons choix avec une certaine régularité. Toutes options considérées, il est donc préférable de faire de l’excellence une habitude plutôt qu’un acte (1).

Mon expérience des choix et de leur importance me vient surtout de la fiction. Nous retrouvons, bien sûr, de grands choix qui ont changé notre histoire, mais c’est par l’imagination des auteurs que l’on peut décrire au mieux de grandes conséquences aux petits actes. La fiction peut donner la connaissance complète des ramifications d’un choix, autant à l’audience qu’aux personnages. Par exemple, dans Mr Nobody (2), un enfant est confronté à un choix impossible, partir avec sa mère ou rester avec son père. En un instant, il imagine tous ses futurs possibles et les explore, conscient qu’il ne peut se figer sur place car cela reviendrait à abandonner son choix aux circonstances : à rester sans avoir choisi de rester. La paralysie est la réaction de défense la plus naturelle face aux choix, mais elle ne nous défait pas de nos responsabilités. Elle laisse plutôt à d’autres et à notre environnement le soin de décider pour nous.

Le monde dans lequel je suis né se nourrit de cette paralysie. Rien ne lui fait plus plaisir que l’inaction d’un jeune adulte prisonnier d’un système de choix (instauré précisément pour augmenter la liberté des individus). Les idéaux sur lesquels notre civilisation a été bâtie, le respect de toute vie humaine, la compassion et la promotion de l’équité, ont muté notre société en une où nul n’a à penser pour survivre. Tant de choix s’offrent à nous que nous ne pouvons nous plaindre d’un manque de liberté, même si nous savons que quelque chose cloche. Les rouages que nous avons mis en place pour nous aider forment un système, et tout système peut être exploité. Dans le cas présent :

  • Des choix sans importance sapent notre énergie et accaparent notre temps. 
  • Devant trop de choix, nous paralysons, et devenons soit passifs, soit susceptibles à la suggestion. 
  • Les choix d’importance sont maintenant laissés à notre discrétion (3) sans que nous ne soyons formés ou poussés à choisir. 
Ces rouages tournent maintenant d’eux-mêmes sans reconnaissance des buts dans lesquels ils furent instaurés, dans le déni des forces qui les mirent en place.

J’aimerais pointer vers le super-criminel, le maître-gourou, la cabale toute-puissante et dire le voici, ceci est l’ennemi à abattre, mais je n’en trouve pas. Je vois des investisseurs désireux d’augmenter leur marge de profit, des présidents anxieux de la compétition, des ingénieurs cherchant à améliorer leurs produits et des employés luttant pour nourrir leurs familles. Enlever quelques individus du groupe ne changerait en rien la maladie qui ronge le monde où je suis né. D'autant plus que nous nous œuvrons à des échelles jamais égalées dans notre histoire, considérez ceci : Si Facebook augmente notre temps d’utilisation d'un seul pourcent, ça représente 17 000 années de contenu par mois
 (4). Près de vingt milles ans sur ce site seul qui seront consommées de plus chaque mois par l’espèce humaine (qui n’a sans doute rien de mieux à faire). 


Je n’ai de leçons à donner à personne de ce côté, je lutte contre ces petits démons qui me hurlent « RESTE! RESTE QUELQUES SECONDES DE PLUS! » à chaque fois que j’ouvre mon ordinateur ou mon téléphone. Je vois les tactiques qui cherchent à m’emprisonner, et je tente de me désensibiliser à ces dernières. Pour ce faire, une stratégie me donne aujourd’hui des effets non-nuls : Je me fais violence pour ne pas marcher sans intention. Si je prends la responsabilité pour chaque heure que je perds, je la prends également pour chaque heure que je gagne. Je les gagne en recherche, en écriture et en photographie. Pour ne pas succomber à la passivité, j'imagine une œuvre et essaie de la bâtir sans répit. Et vous qui lisez ces lignes, en êtes un peu mes témoins (5). 




  1. William James Durant: “…excellence, then, is not an act, but a habit.” 
  2. Mr Nobody a longtemps été mon film préféré, il garde une place spéciale dans mon cœur. Je le ramène ici parce que soit j’utilisais Mr Nobody comme exemple, ou c’était Dune et je l’ai déjà mentionné deux fois en cinq textes sur ce blog. 
  3. Pour la plupart d’entre nous, nous avons le droit de choisir tout : Notre religion, l’expression de notre sexualité, notre métier, notre philosophie de vie, nos valeurs, etc. Tout cela était impensable il y a quelques siècles. 
  4. Avec deux milliards d’utilisateurs et une moyenne d’utilisation de 6 heures et 45 minutes par mois, une augmentation d’un pourcent équivaut à 17000 années d’utilisation. 
  5. Pour la photographie, je publie chaque jour ici: https://www.instagram.com/yannaudin/

mardi 31 juillet 2018

4. Le Spécialiste

Dans une demande de recherche universitaire, on me cite comme un personnel hautement qualifié en formation, en d’autres mots, je suis considéré comme un futur spécialiste. Il est difficile de me voir comme un spécialiste, peut-être parce que je suis un peu trop spécialisé, mon entraînement porte sur un sujet si précis que je ne saurai aisément transférer mes capacités. Tout de même, cela tombe à point avec ma quête actuelle pour plus de stabilité identitaire. J’avais pris plusieurs années à me forger une forteresse identitaire, à collectionner des armures comportementales. C’est avec celles-ci que j’arrivais à être à mon aise dans toute sorte de situations. Il m’arrivait rarement d’être pris au dépourvu, dans un contexte où aucun de mes masques ne pouvait m’aider.

J’ai perdu plusieurs de mes armures à force de déshabituation et de déstabilisation. Ces pertes ont mis à nu mon être composé d’un tier bien cristallisé, d’un tier fragile et d’un tier malléable. Le dépouillement de mon ego ne s’est pas fait sans conséquence, d’une part j’ai perdu quelques capacités sociales associées directement avec des persona que je ne sais plus atteindre. D’autre part, et plus important encore, ma confiance en moi a chuté, dû à des révélations successives. Celles-ci ont brusquement et à de multiples reprises défiées ce que je croyais savoir ou pouvoir faire. Par exemple, il m’est bien plus difficile qu’avant de parler de science-fiction malgré le fait que j’en sais aujourd’hui bien plus qu’il y a 3 ans. C’est parce que j’ai rencontré ce que je décrirais comme étant de plus gros poissons que moi, qui m’ont confirmé dans mon amateurisme, et cela est vrai dans plus de domaine que je ne veux l’avouer. J’adopte de plus en plus la stratégie de l’écoute, je ne doute pas que certains appelleraient ce changement une importante amélioration.



Quoi que l’on en dise, nous avons été entraînés à penser aux identités en termes de production et de création : Je suis ce que je fais. Cette idée est née de notre environnement, de ses philosophies et politiques : l’individualisme, le consumérisme, le matérialisme et le capitalisme. Ce concept et ces racines fragmentent mon identité déjà divisée et affaiblie par les différents groupes auxquels j’appartiens, crois appartenir ou appartenais. Au cœur de mon problème, une absence de connaissance de ce qui se trouve au centre de mon être. Outre les quelques qualificatifs de base que j’oserais utiliser pour m’identifier (1), je ne sais pas qui est-ce qui se trouve en dessous de ces persona que j’adopte alternativement. Je cherche vainement les fines constantes de mon comportement, histoire d’en dégager des règles plus précises, mais son « soi-même » n’est pas un casse-tête à élucider, c’est un phénomène à vivre (2). Et c’est plus facile à dire qu’à faire pour un esprit qui se voudrait si cartésien.

N’empêche, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un malsain plaisir à être appeler un futur spécialiste : Cela me donne à la fois un groupe auquel appartenir et une fonction à accomplir! Et si ce n’est pas une véritable identité, mes insécurités ne vont pas moins se jeter sur l’occasion de bâtir un nouveau mur à mon château. Une barrière artificielle prête à se lever à tout instant. Le défi maintenant est non pas de me bâtir une identité basée sur quelques lignes officielles dans une demande de bourse, mais d’investir un rôle à force de dévotion et d’engagement constant et volontaire. Cela est quelque peu effrayant car impossible à faire sans choisir une voie, même si elle n’est que temporaire. Peu importe le choix, il nécessite de devenir le héros conscient d’une narrative faite sur mesure pour et par soi-même (4). De s’entraîner à devenir un spécialiste plutôt que d’en accepter le titre : D’engager courageusement avec la vie, plutôt que de la subir.



  1. Par exemple, je ne trouve pas de fois où j’ai été infidèle ou ai orchestré à faire mal à un autre. 
  2. “A process cannot be understood by stopping it. Understanding must move with the flow of the process, must join it and flow with it.” -The First Law of Mentat, Dune by Frank Herbert (3). 
  3. « Un processus ne peut pas être compris en l’arrêtant. La compréhension doit bouger avec le mouvement du processus, le joindre et se mouvoir similairement. » -Première loi Mentat, Dune par Frank Herbert. 
  4. Mais pas forcément faite sur mesure pour le monde qui nous entoure, cela demande des capacités en dehors de l’humain.

mercredi 18 juillet 2018

Interlude : Halifax


**Note: Dans le contexte de ce blog, un interlude est un texte court, une photographie ou, comme dans ce cas, une/quelques anecdote(s). **


Le réceptionniste du comptoir des résidences de l’université Dalhousie s’excuse : Downtown Halifax se marche en cinq minutes. « I went to Montréal once, this is like our Sainte-Catherine, but way smaller (1) » me dit-il en pointant Spring Garden Road sur la carte. « Here is were you eat if you want something like in Montréal. (2) » Il place un x pour y indiquer un restaurant de sushis. « It’s in front of the new public library! (3) » Son regard s’illumine et il se penche sur son clavier. Après quelques secondes, il tourne son écran vers moi pour me montrer des images de la bibliothèque d’Halifax et m’explique que l’architecture moderne le passionne. 

"Paul O’Regan Hall, la
bibliothèque en question" 



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Paul O’Regan Hall, la bibliothèque en question, est un bâtiment moderne qui ressemble à une brique géante en verre qui aurait été coupée horizontalement à deux endroits puis mal recollée : son étage central est posé de travers par rapport aux quatre autres. Son revêtement est transparent pour les premiers et derniers étages, et en verre rouge pour son étage « brisé ». J’observe l’édifice d’un demi sous-sol en buvant une tasse de Hojicha (4), incapable de choisir si je suis de ceux qui adorent ou détestent ce genre d’architecture.

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Sushi Nami Royale est un restaurant de sushi caché dans un demi sous-sol à haut plafond sur la rue Queen à Halifax. Le décor est flamboyant et branché, les chaises et tables sont minimalistes dans leur conception. Dans le coin gauche de la salle, près des fenêtres, des tables plus hautes sont entourées de tabourets rectangulaires. C’est assis sur un de ces derniers que je regarde Paul O’Regan Hall et les passants. Le poisson, excellent, me rappelle que je suis dans une ville côtière. Mon attention se divise entre le saumon teriyaki de ma bento box et les piétons qui passent devant ma fenêtre. Le réceptionniste avait dit vrai, on y mange comme à Montréal.

***

J’ai passé un peu moins de 48 heures à Halifax, mais j’y ai marché plus de 20 kilomètres. En dehors du congrès auquel je participais, j’ai visité un salon de thé, un café qui se double en crèmerie, un autre café, un bar à thématique de moustache (5), un restaurant crasseux, mais délicieux, et un autre magnifique ET délicieux. Je n’ai pas que mangé, j’ai aussi fait de la photo, regardé un cargo passer devant le centre-ville et disparaître derrière une île autour de midi, et écouté la musique d’un bateau-discothèque vers minuit. J’ai visité l’université Dalhousie, les jardins publiques, la marina, et le centre-ville.

Halifax est un étrange mélange d’histoire peu ancienne et de volonté récente, avec son architecture mi dépassée, mi avant-garde. Je m’y sentais comme on se sent dans un chandail en laine usé à la perfection, comme dans un gant de la bonne taille. Et à chaque endroit, je me retrouvais hanté par une voix douce, mais assuré, forte sans être violente (6). Ce murmure qui ne me laissait pas tranquille, je le reconnaissais sans le connaître. C’était une voix qui me disait : « Ici, Yann, ici tu pourrais vivre heureux. »



  1. « J’ai été à Montréal une fois, c’est comme notre Sainte-Catherine, mais beaucoup plus petit. » 
  2. « C’est ici que l’on peut manger aussi bien qu’à Montréal. » 
  3. « C’est en face de la nouvelle bibliothèque! » 
  4. Thé vert japonais. 
  5. “Keep calm and grow a Stache!” – Moto du bar Your Father’s Moustache 
  6. C’est ainsi que je décrierais la voix des néo-écossais si on me le demandait. 

lundi 2 juillet 2018

3. Le café Bla-bla, un jeudi soir

**Note: ce texte contient un nombre anormalement élevé de notes de bas de page. (1) **

La lumière est tout juste suffisante pour écrire, mon esprit en est brumeux et mon écriture en devient presque illisible. Les mots se forment dans ma tête plutôt que sur le papier alors que mon crayon danse au rythme d’une ballade rock : Un vocaliste masculin lambda se donne un peu trop de mal sur fond de guitares électriques et trompettes. Cette bande sonore, assez quelconque pour être oubliée, est juste assez forte pour couvrir les discussions des autres clients. Ceux-ci sont pour la plupart concentrés sur la terrasse qui donne sur le coin King-Wellington.

Je suis entré au café Bla-bla pour trois raisons : Premièrement, j’avais faim, et le Bla-bla a généralement de la bonne soupe (2). De plus, leur cuisine ferme tard et je me doutais que c’était le seul endroit qui me servirait une soupe à 21h45 un jeudi au centre-ville de Sherbrooke. Deuxièmement, il est rare que j’aie l’occasion d’y aller. Ma copine préfère n’importe quel restaurant au Bla-bla pour des raisons que je n’ai jamais complètement saisies, et c’est généralement avec elle que je mange au centre-ville. Finalement, je me suis arrêté au café Bla-bla pour attendre l’autobus qui me ramènerait chez moi.

Mais je me dois de réduire au nombre de deux les raisons pour lesquelles je suis allé au Bla-bla, car en y entrant j’ignorais avoir 40 minutes avant le prochain bus, ou même si j’avais le temps de prendre une soupe avant le dernier autobus de la soirée. Avec le nouvel horaire d’été, c’est l’équivalent de jouer à la roulette russe que de s’arrêter si tard à une heure de marche de chez soi. C’est par pure chance que ce choix aveugle a payé, non pas une, mais deux fois, car dans mon sac se trouvait un petit cahier noir et un stylo de la même couleur (3).

J’ai donc fait acte de foi et gagné mon pari puisque, dans l’éclairage tamisé d’un restaurant calmement animé, un subtil changement s’opère généralement en moi. Au son générique d’une liste de lecture spécifiquement ingéniée pour ne pas attirer l’attention, je ne saurais dire où l’esprit regarde : Mes sens se ferment un après l’autre et mon œil intérieur se tourne vers une petite porte qui normalement est invisible, enterrée par la surinformation sensorielle qui définit nos vies modernes (4). Cette réflexion, je l’ai eue cent fois, mais toujours j’oublie l’influence et l’importance de l’environnement sur l’inspiration.

À chaque fois que je trouve un endroit où l’écriture me vient facilement, je suis surpris par l’absence. L’absence d’écrivains et d’artistes griffonnant dans l’ombre d’une banquette reculée. Après tout, il ne suffit de quelques dollars pour une heure de paix, une soupe (ou un thé, ou un café), et, une atmosphère propice à la création.

Je me sens loin d’un Paris mythique où se rassemblaient, il y a deux siècles, les plus grands esprits d’Europe pour philosopher, écrire et esquisser les idées qui allaient contribuer à modeler le monde où nous vivons aujourd’hui. Je romance les cafés des artistes, et ce que j’en sais me vient d’écrits eux-mêmes romancés (5). Ils me manquent sans que je ne les connaisse, c’est là le pouvoir de la mémoire et des souvenirs inventés. Je regarde autour de moi, et je sais où chercher les trois jeunes hommes qui fréquentent l’École des Beaux-Arts. Je sais à quoi ressemblent leurs visages et ce qu’ils portent, comment l’un d’eux fume nerveusement, l’autre avec arrogance et le dernier nonchalamment. Je sais ce qu’ils boivent et lesquels sont si pauvres qu’ils choisissent chaque jour entre un repas chaud ou du papier à dessin.

Je peux aisément m’imaginer aujourd’hui entouré d’artistes modernes (6), l’une monte un film expérimental, l’autre retouche des portraits, et le dernier écrit un article de blog, tous ont un Mac. Je ne me doute pas que la plupart se trouvent à un kilomètre du café Bla-bla, au Faro de la rue Wellington (7). La lumière y est trop forte, la clarté que l’on y gagne aide la vision et nuit à l’inspiration, les gens y parlent trop fort et la musique est trop facile à reconnaître. Ce n’est que lorsque le monde se perd dans une brume sensorielle que mes yeux découvrent…


…« Est-ce que t’es en train d’écrire un livre? »


Je ris : « Oh, non, je ne suis pas encore rendu là, c’est pour un blog! »


Le serveur semble presque déçu, « Ah. »


« J’écrivais sur l’absence de gens qui viennent ici pour écrire, est-ce que ça arrive qu’il y en a? »


Il me répond que oui, mais que ces temps-ci, c’est plus rare.


« Parce que c’est l’été? »


Il me donne ma facture et hoche la tête, mais je connaissais déjà la réponse, à Sherbrooke, tout me semble un peu plus vide depuis un mois ou deux. Mon autobus arrive bientôt et je dois quitter l’ombre réconfortante pour la rue trop chaude et les néons de la station du dépôt. Je sors toutefois rassuré, nous sommes quelques-uns à s’adonner à l’écriture quasi-nocturne au café Bla-bla, bastion subtil du silence agité et de la noirceur éclairée. Et si ces autres artistes qui fréquente les cafés et leurs ombres se manifestent, au moins « nous sa[urons] que nous ne sommes pas seul. » (8)



  1. Comme celle-ci. 
  2. Dans ce cas, un potage parmentier, merci de demander. 
  3. Qu’il soit bien entendu que cela va de soi, ni un ni l’autre ne s’éloigne bien longtemps de moi. 
  4. Frank Herbert, dans la série Dune, marque l’importance des déserts pour la création d’une vie intérieur riche. 
  5. C’est deux niveaux de romance successif, je ne sais pas s’ils s’annulent ou s’ils se renforcent. 
  6. Donc, qui ne fument pas à l’intérieur. 
  7. À ne pas confondre avec le Faro de la rue Queen où la chaleur est insupportable. 
  8. « Speak White », Michèle Lalonde.